-Épisode 1-

Capucine, 39 ans, atteinte d’un myélome, dialogue avec Soraya, psychologue clinicienne. Cet échange entre la praticienne et sa patiente est une invitation à regarder la maladie comme source d’un renouvellement du sens de la vie.

Ça y est, j’ai 39 ans, c’est mon troisième anniversaire depuis que mon myélome s’est déclaré. Avant j’étais indifférente aux anniversaires, mais quand on est en sursis, quelle victoire sur la maladie que de les célébrer ! Quelle joie d’avoir la chance de vieillir ! Célébrer ce jour est important pour moi, car c’est ceux que j’aime qui chantent mon anniversaire, et cette reconnaissance extérieure des années qui passent m’aide à croire à mon futur.

 

La joie de compter les années qui passent me ramène à une citation que j’aimais beaucoup : «Vieillir, c’est le seul moyen que j’ai trouvé pour ne pas mourir jeune». À une époque où le vieillissement est dévalorisé, la maladie permet, au contraire, d’entrer dans une logique où vieillir devient possibilité d’être en vie. Prendre conscience de notre inscription dans le temps qui passe est une étape nécessaire pour s’inscrire au sein de sa propre vie. Mais aussi pour déterminer les priorités dans ses actions. Nous sommes tous débordés par des activités chronophages et la maladie aide à se centrer sur l’essentiel, c’est-à-dire pour la plupart des patients, à partager des moments intenses avec ceux qu’ils aiment.

Capucine, tu nous partages la difficulté d’espérer à nouveau, comme si peu à peu la réalité prenait le pas sur la part du rêve. Il me semble important que ces temps fêtés puissent poser quelque chose pour qu’une réalité du futur advienne.

Je peux aussi témoigner d’une autre expérience sur l’interprétation des signes de vieillesse. Lors de mon cours de Pilates, une dame d’un certain âge m’a lancé : «Toi, tu as de la chance de ne pas avoir de rides !». Et moi, j’ai fondu en larmes : « J’aimerais bien avoir des rides, c’est beau, les rides. Beaucoup de gens pensent que c’est triste de vieillir, mais moi je n’ai qu’une seule envie, c’est d’avoir des rides… Sauf que je n’ose pas me projeter dans le grand âge.» Aujourd’hui, quand je vois les changements sur mon visage, j’aime ça : «J’ai pris une ride, trop chouette !»

Ton témoignage nous rappelle que les expressions du vivant s’inscrivent dans le corps et font trace de toute l’existence qui a été traversée par chacun d’entre nous. Le proverbe africain dit : «Quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle» . En Occident, nous oublions parfois que vieillir c’est tout ce chemin d’expériences emmagasinées. Cela nous ouvre à une autre beauté, celle que, toi, Capucine, tu perçois dans le visage de cette femme. La maladie t’a permis de prendre conscience de ce compte à rebours qui offre l’opportunité de se recentrer sur ce qui compte dans la Vie. Avoir éprouvé dans sa chair que la vie est éphémère permet de toucher ce qui est éternel.

Par Capucine et Soraya

 

AF3M Bulletin N°29        www.af3m.org